
Réduction du cheptel bovin : un pilotage défaillant met en péril les éleveurs et l’environnement
Les subventions massives allouées à l’élevage bovin français ne parviennent pas à soutenir les éleveurs en difficulté ni à répondre aux exigences de la transition écologique. Des solutions de reconversion des éleveurs sont nécessaires, de même qu’une évolution des régimes alimentaires vers plus de végétal.
La réduction du cheptel bovin est devenue une question urgente d’ordre social et écologique, mais son pilotage laisse à désirer. Ce constat, s’il n’est pas nouveau, a été implacablement mis en lumière le 22 mai dernier par un rapport de la Cour des comptes, révélant que 4.3 milliards d’euros de subventions ont été allouées à l’élevage bovin en 2020 – soit près de la moitié des aides de la PAC. En dépit de ce soutien public colossal (le plus important en agriculture), beaucoup d’élevages bovins sont en difficulté économique, structurellement déficitaires et peu rémunérateurs, gérées tant bien que mal par des éleveurs parfois en grande détresse psychologique.
À cette situation sociale critique s’ajoute la nécessité environnementale de réduire suffisamment la production de viande bovine pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Cette filière est en effet responsable, à elle seule, de 11,8 % des émissions nationales d’équivalents CO2, principalement à travers la fermentation entérique (le méthane émis par les vaches lors de la digestion) et l’utilisation d’engrais azotés. Ces émissions ne sont compensées ni par la séquestration de carbone des prairies où pâturent les animaux, ni par la fuite en avant que représente l’optimisation de la génétique des animaux et de la composition de leurs rations alimentaires.
Une réduction déjà amorcée, mais brutale
La « décapitalisation » du cheptel est, dans les faits, une tendance déjà bien installée. En cause, une diminution des installations et des transmissions, corrélée à une dégradation sociale et psychologique au sein de la profession. L’Institut de l’élevage(Idele) fait même état de l’accélération du déclin : « En cinq ans, nous avons perdu 730 000 vaches », reconnaît Caroline Monniot, du service économie des filières. Le Secrétariat général de la planification écologique anticipe quant à lui une « baisse tendancielle des cheptels bovins de 12 % d’ici 2030 ».
Le rythme doit pourtant s’accélérer encore. La feuille de route nationale de la transition énergétique (SNBC) préconise, en cohérence avec les objectifs climatiques de la France et notamment son adhésion au Global Methane Pledge, une baisse de 25 % du cheptel bovin laitier et de 33 % du cheptel bovin autre que laitier d’ici 2050.
Mais la réduction en cours se fait pour l’instant « à la dure », sans aucun pilotage à même de répondre aux exigences d’une transition juste. Beaucoup d’éleveurs sont pris dans une impasse. « La décapitalisation du cheptel bovin se fait avec trop peu de cadrage et d’accompagnement, et sans réelle information du public sur la végétalisation progressive de l’alimentation, signale Florimond Peureux, président de l’Observatoire national des alimentations végétales (ONAV), à l’initiative d’un récent Appel pour une politique alimentaire à la hauteur des enjeux de santé publique et environnementaux. Les éleveurs en sont les premiers touchés. »
Une aide à la reconversion aujourd’hui anecdotique
L’attribution des aides à l’élevage « devrait évoluer en croisant les axes de la performance économique et de la performance socio-environnementale » des exploitations, recommande naturellement la Cour des comptes. En d’autres termes, pour organiser la transition et l’adaptation du monde agricole face au climat, les élevages ni rentables ni durables doivent être accompagnés vers des filières de souveraineté, bas carbone, à l’instar de cultures de légumineuses et autres protéines végétales. Sur le papier, ce mandat rentre pleinement dans le Pacte et la loi d’orientation et d’avenir agricoles (PLOAA).
Pourtant, dans sa réponse au rapport de la Cour des comptes, le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire (MASA) estime qu’il n’est « pas souhaitable de mettre en place à court ni moyen terme un dispositif d’aide à la reconversion de ces élevages », évoquant trois dispositifs de droit commun déjà déployés. Sauf que ces derniers sont loin, très loin d’être à la hauteur des besoins. La Cour des comptes n’a pas manqué de souligner le caractère dérisoire de l’enveloppe budgétaire aujourd’hui dédié à la réinsertion professionnelle des éleveurs en difficulté : « 823 377 euros en 2019, 636 890 euros en 2020 et 483 600 euros en 2021, c’est-à-dire moins d’un dix millième des aides de la PAC ». 600 000 euros, c’est le montant moyen des aides publiques que touchent… quatre éleveurs bovins viande en trois ans. La France compte plus de 90 000 exploitations bovines.
Il fallait oser
Des reconversions réussies, il en existe pourtant. En 2018, Jacky Queraud, alors éleveur bovin, doit faire face à la fermeture inopinée de l’abattoir avec laquelle il travaille à 95 %. « J’ai perdu énormément d’argent, je n’ai pas eu le choix d’aller en redressement judiciaire. Mais ça m’a permis d’étaler les dettes et de repartir sur autre chose. » Cette autre chose, c’est une ferme céréalière au nord de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) produisant quinoa, lentille, lin, chia, sarrasin… que l’agriculteur transforme et vend localement sous formes de graines, d’huiles, de farines et de pâtes. « Ça s’est fait un peu par force, mais en même temps je voulais changer de production. Aujourd’hui, je m’en sors mieux financièrement et j’ai beaucoup plus de liberté. »
Le besoin de changement se heurte néanmoins à la pudeur ressentie face aux difficultés. Pour beaucoup, c’est le sentiment de devoir être à la hauteur de l’héritage familial qui prédomine. « Les exploitants ont honte de dire que ça ne va pas trop, témoigne l’ancien éleveur. Le monde agricole souffre en silence. Mais quand le stress, le tracas et les nuits blanches s’installent, la passion s’en va et l’usure psychologique s’installe, jusqu’à la bascule. »
Des solutions de sortie doivent être proposées pour répondre à ces besoins pressants. En France, la jeune association Transiterra veut accompagner la transition des élevages « socialement et économiquement non durables » vers des productions alternatives, végétales ou champignonnières. Une ambition qui rappelle celle du mouvement des « transfarmations », davantage implanté en Suisse et aux États-Unis. « C’est toujours possible de se reconvertir, affirme Jacky Quéraud. On a le droit à une deuxième chance. »
Cohérence par la réduction de la consommation
À la transition des éleveurs doit se coupler une transition des régimes alimentaires, selon un principe de cohérence sans lequel aucun bénéfice net pour le climat ne sera observé. « Les émissions seraient déplacées, le déficit de production locale étant remplacé par des importations », reconnaît le MASA. Or, si la décapitalisation du cheptel suit son cours, la consommation totale de viande par les Français, elle, ne faiblit pas. Elle augmente.
À l’heure actuelle, les politiques publiques sur le sujet sont « partielles, peu efficaces et manquent de cohérence », estime la Fondation pour la nature et l’homme dans un rapport paru le 11 juillet. « Instaurer les menus végétariens dans les cantines, proposer des campagnes de promotion des légumineuses ou encore imposer un affichage environnemental sur les produits, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant pour inverser la tendance haussière de la consommation de viande », alertait en févrierClaudine Foucherot, directrice du programme Agriculture de l’Institute for Climate Economics (I4CE).
I4CE pointe dans un autre rapport les limites de la stratégie du consom’acteur, qui compte à tort sur la responsabilité individuelle pour répondre à l’immense défi de la végétalisation des assiettes. Il faudrait agir sur l’offre en restauration et en distribution, changer les représentations sociales, la fiscalité et la réglementation. Autant de chantiers qui concernent directement la Stratégie nationale alimentation nutrition climat (SNANC), un document structurant et très attendu de la transition agricole et alimentaire.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sebouret
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