
Pour des transitions alimentaires ancrées dans les territoires : nouvelles questions et perspectives de recherches (partie 1)-Janvier 2023
https://journals.openedition.org/geocarrefour/21006
Les travaux et rapports scientifiques sont aujourd’hui nombreux à poser la question de l’alimentation de demain et à s’alarmer sur notre capacité à nourrir 11 milliards de personnes à l’horizon 2050 (Esnouf et al., 2011 ; Masson-Delmotte, 2020) tout en respectant la santé humaine et des écosystèmes. L’alimentation est responsable en France du quart de l’empreinte carbone. Elle est à la croisée de plusieurs enjeux, de santé et d’environnement, comme la préservation de la biodiversité, la qualité de l’eau et des sols, ou encore de la santé des populations. Les pressions climatiques en cours menacent la capacité des systèmes agricoles et alimentaires à assurer la sécurité alimentaire (avec par exemple, la baisse des rendements, la chute des populations de pollinisateurs, la raréfaction des ressources fossiles ou les sècheresses répétées). L’alimentation en tant que secteur d’activité est un levier incontournable de la transition écologique.
2Aussi, la transition des systèmes alimentaires vers des modèles durables justes et résilients s’avère un enjeu majeur. Il s’agit d’engager de grandes transformations à différents niveaux de la chaîne alimentaire, de la production à la consommation, tout en trouvant une place pour chacun dans un monde bas-carbone. Une telle dynamique implique des changements à la fois individuels et des organisations, et ceci pour l’ensemble du système. Leur ampleur suppose de mettre en œuvre des mesures à la fois ambitieuses et coordonnées, entre un ensemble d’échelles de gouvernance. Or, il existe plusieurs freins aux démarches d’atténuation du changement climatique, parmi lesquelles les barrières institutionnelles (Guivarch, 2020). Dans ce cadre, se pose la question des modalités pour réussir à coordonner ces changements multi-scalaires, à les articuler : faut-il faire évoluer des systèmes existants ou plutôt effectuer des changements radicaux et créer ex nihilo de nouveaux systèmes ? Quelles modifications sociotechniques peuvent être envisagées dès à présent pour promouvoir la durabilité des systèmes alimentaires ? Tous les territoires sont-ils égaux pour s’y engager alors que se pose la question du portage des alternatives et des innovations, des modalités d’action et des échelles de référence ? Faut-il conforter de nouveaux acteurs tels des acteurs publics territoriaux ou des acteurs issus de la société civile, capables d’initier et de consolider de nouvelles façons d’intervenir ?
3L’urgence climatique et la crise sanitaire actuelle nous enjoignent à penser des transitions rapides et justes (Newell et Mulvaney, 2013 ; Newell et Simms, 2020) ainsi que les trajectoires pour y accéder. Cela passe par la connaissance et la reconnaissance de la capacité d’action des collectifs et des individus inscrits dans des territoires d’actions multidimensionnels et multiscalaires, aux dynamiques de résistance variées, spécifiques aux territoires, qui dessinent de nouvelles géographies de ces transitions alimentaires, dont les modalités restent toujours incertaines et en construction à différents degrés.
Les processus de transition au prisme des territoires : quelques cadrages conceptuels et analytiques
4Les travaux sur les transitions vers la durabilité (Sustainability Transition Studies) abordent depuis plus de deux décennies les transformations sociales et techniques en contexte de crise climatique et écologique (Audet, 2020). Ces travaux ne décrivent pas seulement les processus et les trajectoires, mais interrogent surtout leurs modalités de mise en œuvre sur le temps long (Hölscher et al., 2019). La plupart des travaux scientifiques s’inscrivent dans des cadrages autour de régimes sociotechniques qui envisagent les processus de transformation comme la résultante de l’apparition simultanée de multiples changements convergents à différents niveaux et dans différents secteurs de la société (Loudiyi et Cerdan, 2021).
5Les processus de transition vers la durabilité des systèmes sociotechniques revêtent un ensemble d’éléments caractéristiques qui les singularisent parmi d’autres processus de transformation ou de changement social (Köhler et al., 2019) : (i) ce sont des processus multidimensionnels et co-évolutifs, si bien que la transition suppose d’agir simultanément sur l’ensemble des composantes du système ; (ii) ce sont des processus multi-acteurs, les transitions étant mises en œuvre par une pluralité d’acteurs et de groupes sociaux qui disposent de ressources, de capacités, de croyances, ou d’intérêts et de stratégies qui ne sont pas toujours alignés ; (iii) l’existence de dynamiques dialectiques entre changement et stabilité conduit à cerner les relations multidimensionnelles entre les impulsions vers un changement radical et la persistance des dynamiques de dépendance au sentier ; (iv) les transitions sont des processus de long terme où souvent les innovations prennent du temps pour se déployer en plus du temps nécessaire pour opérer un déverrouillage des systèmes existants et dépasser les résistances des acteurs en place ; (v) les processus de transition s’inscrivent à la fois dans des formes d’incertitudes et d’ouverture des horizons, dans la mesure où différentes trajectoires de transition sont possibles. L’incertitude est liée au caractère non-linéaire des processus d’innovation et des processus politiques et socio-culturels qui les soutiennent : (vi) la notion de durabilité n’est pas neutre et parfois assez contestée, ce qui se traduit par des désaccords sur les trajectoires de transition à privilégier. Enfin, (vii) une orientation normative peut se déployer à travers des politiques publiques qui orientent les trajectoires de transition vers la durabilité et déterminent la vision des transitions à atteindre.
6Les travaux inscrits dans les cadres conceptuels de transition des systèmes sociotechniques se diffusent depuis les années 2000 et ont permis plusieurs avancées. Ils sont néanmoins aujourd’hui critiqués sur leur dimension peu territorialisée et peu attentive aux jeux d’acteurs et des processus politiques l’œuvre (Loudiyi et Cerdan, 2021). Lawhon et Murphy (2012) ont été les premiers auteurs à en souligner les limites, notamment la focalisation de la majorité des travaux sur les artefacts technologiques ou sur certaines catégories d’acteurs institutionnels de la transition. A ces points aveugles répond depuis moins d’une décennie une série de travaux issus de la géographie économique européenne anglo-saxonne. Pour autant, ces travaux se sont focalisés sur les transitions énergétiques, et plus largement urbaine (mobilité, bâtiments, etc.). Aussi, l’ambition de ce double numéro de la revue Geocarrefour vise à éclairer quelques ressorts de l’inégalité géographique entre processus de transition, notamment alimentaire, et à documenter les facteurs et les conditions territoriales de ces mêmes processus.
Penser les transitions des systèmes alimentaires par et pour les territoires : Acteurs, échelles et trajectoires territoriales ?
7Aborder la transition des systèmes alimentaires au prisme des territoires implique de croiser acteurs et espaces de ces transitions : quels sont les acteurs initiateurs, leaders ou porteurs de dynamiques de transition des systèmes alimentaires locaux ou territoriaux ? Comment agissent-ils et avec quelles logiques et/ou stratégies ? Qui s’en réclame dans les territoires ? Et finalement, tous les territoires offrent-ils les ressources indispensables pour répondre aux enjeux de ces transitions ? La transition implique-t-elle des modalités d’action collective classiques ou bien des arrangements et/ou des hybridations inédites propres aux processus d’innovation sociale ?
8L’hypothèse de travail proposée consiste à dire que les processus de transition des systèmes alimentaires sont situés à différentes échelles et offrent à voir de nouvelles modalités d’action dans les territoires, soit en mettant en lien des acteurs de manière nouvelle, soit en provoquant des interactions inédites, produisant des manières de faire autrement. Ils induiraient aussi des effets en termes de coexistence de modèles d’action, de projets et d’acteurs.
9L’entrée par les territoires permet en effet de questionner les échelles pertinentes de la transition des systèmes alimentaires vers la durabilité (Hansen et Coenen, 2014 ; Truffer et al., 2015 ; Murphy, 2015). Par échelle pertinente, il s’agit de raisonner l’effectivité des transitions et l’échelle efficace pour qu’elles puissent se déployer. Ainsi, pour optimiser par exemple la durabilité d’une filière, cela implique entre autres de connaître et de prendre appui sur les spécificités du milieu géographique et leur appropriation par les porteurs de projets du territoire. Dans un autre registre, cela conduit à questionner les intentionnalités à l’œuvre, par exemple l’ambition d’une autonomie alimentaire des territoires ou leur autosuffisance. Ces intentions interrogent la manière concrète dont les acteurs, avec leurs ressources, construisent des trajectoires de transition en jouant avec la pluralité des échelles à leur disposition, qu’il s’agit d’articuler : horizontale, au sens de la construction des inter-territorialités, des transactions ville-campagne, mais aussi verticale, au sens de gouvernance multi-échelle, et plus généralement d’emboîtement des échelles d’action. La question des échelles n’est d’ailleurs, pas très loin d’une entrée par la circulation des modèles d’action et d’interaction dans les territoires et entre territoires proches et lointains. Certains auteurs (Blay-Palmer et al., 2016 ; Sonnino et al., 2016 ; Sonnino, 2017 ; Santo et Moragues-Faus, 2019) évoquent la notion de trans-localisme pour insister sur le rôle des nouvelles circulations de connaissances, savoirs et pratiques (bonnes pratiques, coopérations transfrontalières, etc.) entre espaces distants, et la construction des réseaux d’acteurs à plusieurs échelles spatiales, et qui contribuent à la construction de la durabilité à l’échelle plus globale.
10Penser la transition des systèmes alimentaires par et pour les territoires ne peut faire l’économie des enjeux de coexistence des systèmes alimentaires aux échelles territoriales (Gasselin et al., 2020). Les travaux sur les transitions identifient deux grands types d’innovations qui permettent le changement (Maye, 2016) : (i) des innovations incrémentales, qui maintiennent le statu quo, permettent de répondre aux problèmes et enjeux des systèmes dominants, sans remettre en cause les normes et valeurs en cours ; (ii) des innovations radicales éclairent les contradictions des systèmes en cours et les transforment en profondeur. Dans ces deux perspectives, il y a lieu de penser les frottements, les controverses, tensions et conflits que les dynamiques de transitions au sein des territoires génèrent, et ce qu’elles impliquent en termes de nouveaux modèles du faire-ensemble, de développement des territoires et de coexistence des acteurs, des espaces et des systèmes.
11Dans les huit textes du premier volume de Géocarrefour, les auteurs des contributions abordent les processus de transition dans les territoires à partir de différents objets de travail qui marquent les transformations en cours et leurs dynamiques. Parler d’une nouvelle géographie des transitions alimentaires revient à ré-examiner les différents sites où elle se déploie avec une pluralité d’acteurs, soit traditionnels, tels les acteurs agricoles et des filières agri-alimentaires et leurs mutations dans ce contexte, soit émergeants ou en renouveau, comme les acteurs de la société civile ou des collectifs plus hybrides. L’ensemble des contributions part des échelles et de leurs reconfigurations, pour décrire et expliquer les mécanismes à l’œuvre, les limites et les verrous encore à lever. Les quatre premiers textes abordent ces dynamiques au prisme des acteurs agricoles et des filières territorialisées, et les quatre suivants à partir d’une entrée système alimentaire territorial, avec des regards complémentaires sur la place des acteurs de la société civile comme des acteurs plus larges des initiatives alternatives dans la construction des trajectoires de transition.
Tableau 1 : Panorama des articles du premier volume
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N° |
Auteurs |
Titre |
Thématique principale |
Objet alimentation |
Échelle & terrains |
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1 |
Patrick Mundler & Manon Bouliane |
Relocaliser la production alimentaire ? Défis et obstacles d’une reterritorialisation. Le cas du bassin alimentaire de la région de Québec |
Reterritorialisation et verrouillages des régimes sociotechniques |
Relations dans les systèmes alimentaire régional |
Bassin alimentaire Région métropolitaine de Québec – Canada |
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2 |
Cécile Guibert, Julien Frayssines & Michael Pouzenc |
Diversité des filières longues et dynamiques de transition des systèmes agroalimentaires dans les territoires : le cas des légumineuses en région Occitanie |
Stratégie des filières longues vis-à-vis des dynamiques de transition Reconfiguration des modes d’ancrage territorial & d’action collective |
Filière légumineuse en Occitanie (Projet FILEG) IGP Haricot Tarbais |
Région Occitanie |
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3 |
Mathilde Cronier, Philippe Fleury & Emmanuel Raynaud |
Transition des systèmes alimentaires dans les territoires : maintenir des liens aux lieux et articuler les échelles, du local à l’international |
Hybridation des systèmes alimentaires dans les territoires Coexistence des systèmes agricoles et alimentaires |
Systèmes alimentaires du milieu Acteurs intermédiaires du système alimentaire |
4 cas en région AURA (Isère, Ardèche, Lyon) 1 cas en IDF (Paris) |
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4 |
Magali Hulot |
Transitions alimentaires dans les espaces ruraux périurbains franciliens : une approche par l’assiette des ménages agricoles |
Les pratiques alimentaires des agriculteurs |
Approvisionnement et consommation alimentaires |
Espaces ruraux périurbains Seine et Marne |
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5 |
Marie Houdart |
Société civile et transition alimentaire dans les territoires : État des lieux, enjeux et conditions |
Synthèse organisée sur le rôle de la société civile dans les transitions alimentaires |
Facteurs de la participation citoyenne |
– |
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6 |
Claire Lamine & al. |
Transformations du système agri-alimentaire en sud Ardèche : coconstruire une périodisation du passé qui fasse sens pour l’avenir |
Analyse collective de la trajectoire d’un système agri-alimentaire territorial |
Le système agri-alimentaire territorialisé |
Ardèche méridionale |
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7 |
Fabienne Barataud & Xavier Coquil |
Teaser-Lab : faire de l’expérience d’une transition agri-alimentaire par la coopération autour d’actions fédératrices. |
Dimensions de la transition alimentaire en territoire rural |
Le système agri-alimentaire territorialisé |
Plaine des Vosges |
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8 |
Elodie Valette, Olivier Lepiller & Veronica Bonomelli |
Des innovations à la transition des systèmes alimentaires : comment penser les conditions et les modalités de leur changement d’échelle ? |
Innovations alimentaires urbaines |
Changement d’échelle des initiatives de relocalisation alimentaire |
Échelle métropolitaine Montpellier Métropole |
- 1 Le city-region food system est considéré comme le bassin de production de proximité (rayon approxim (…)
12Les processus de transition se jouent aujourd’hui en partie, à partir de la reterritorialisation des systèmes alimentaires. Sur ce sujet, la contribution de Patrick Mundler et Manon Bouliane montre à quel point les systèmes alimentaires sont complexes à analyser du fait de la pluralité des acteurs impliqués, de l’entrelacement des flux à l’échelle régionale et souvent de la confidentialité des « données d’affaires ». S’intéressant au bassin alimentaire de la région métropolitaine de Québec (Canada)1, les auteurs montrent que cette échelle permet une autonomie alimentaire théorique, mais que dans les faits, l’essentiel de la production agricole est tourné vers les filières animales (productions laitière et porcine dominantes). La situation n’est pas exceptionnelle par rapport à d’autres situations territoriales. Elle est certainement paradigmatique de l’ensemble des processus de verrouillage que les auteurs décrivent finement. Plusieurs mécanismes relèvent en effet d’un chemin de dépendance (path dependency) qui en garantit l’inertie, notamment techniques et logistiques. Dans ce texte, l’analyse cible les verrouillages d’ordre socio-culturel à cette échelle. Ainsi, l’absence des acteurs « dominants » du système alimentaire (les acteurs conventionnels) sur les scènes de gouvernance alimentaire territoriale (Billion, 2018) induit une forme d’isolement, voire un cloisonnement des dynamiques alternatives dans un « entre-soi » qui en limite la portée territoriale. De la même manière que les représentations communes de cette gouvernance alimentaire portent sur la légitimité des acteurs étatiques et des professions agricoles à agir sur la question et en écarte les acteurs émergents porteurs de dynamiques de transition en profondeur (comme peuvent le faire parfois, les collectivités territoriales). Plus encore, et c’est l’apport de cette contribution, c’est bien la représentation du « local », figure récurrente des processus de reterritorialisation, qui semble être un élément fort de ces verrouillages socioculturels : une très bonne image du local garantit son acceptabilité sociale, mais en fait un produit d’exception (petits volumes, prix perçus comme plus élevés) et l’inscrit d’emblée dans une complémentarité nécessaire et incontournable avec les produits alimentaires issus du régime socio-technique conventionnel. De ce point de vue, le discours de la complémentarité du local et du global conduit à énoncer la perspective de la coexistence des modèles (Gasselin et al., 2021) en voilant les confrontations et tensions à l’œuvre, soit les enjeux de cette coexistence dans les processus de transition des systèmes alimentaires territoriaux.
13Au-delà d’une première analyse de la dualité des modèles agricoles et alimentaires dans les territoires, la contribution de Patrick Mundler et Manon Bouliane montre bien la diversité des situations en termes d’ancrage et de stratégies des filières bioalimentaires du Québec, ce que le second texte proposé par Cécile Guibert, Julien Frayssines et Michaël Pouzenc, approfondit. A propos des filières longues en région Occitanie, plus précisément celles des légumineuses, ces auteurs avancent à juste titre le caractère stratégique de la production de légumineuses, qui traduit aujourd’hui une des transitions attendues des régimes et des systèmes alimentaires vers plus de durabilité (par exemple, diminution de l’empreinte carbone des élevages avec la transformation des régimes alimentaires, autonomie protéique pour ces mêmes élevages).
14Ils creusent ainsi de possibles interactions entre certaines filières longues et la transition agro-écologique en s’appuyant sur le projet multi-partenarial pour le développement des productions de légumineuses en région Occitanie et l’IGP Haricot Tarbais. L’analyse des trajectoires de ces deux démarches collectives montre d’une part, les stratégies de développement d’un projet de territoire qui repose sur la mise en œuvre d’une proximité organisationnelle au sein d’un réseau d’acteurs avec des règles souples qui favorisent l’engagement des parties prenantes, et d’autre part, les tentatives d’hybridation d’une filière avec d’autres acteurs hors de son champ d’action via la diversification, pour répondre à des enjeux de désengagement du collectif d’origine. Ce faisant, l’analyse en termes de dynamiques d’acteurs révèle le caractère aujourd’hui incontournable de la combinaison des échelles spatiales (aller au-delà du périmètre initial de l’action collective, articuler échelles régionale et nationale) et des modalités d’action (assurer une coordination dans le secteur agricole et au-delà) pour contribuer aux transitions agroécologiques dans les territoires. Cependant est identifié un angle mort dans ces changements des modalités d’action des filières qui se veulent agiles, celui de la possible asymétrie entre acteurs de la filière légumineuses et la relégation au second plan de la question de la durabilité derrière les raisons productives.
15Sur les processus d’hybridation des systèmes alimentaires, certains travaux se sont développés autour de la notion de système alimentaire du milieu (Brive et al., 2017 ; Le Velly et al., 2021). Il s’agit de (nouvelles) formes d’organisation des filières entre chaînes longues et courtes qui peuvent s’hybrider, mixant des éléments des régimes socio-techniques dominants avec certaines caractéristiques des niches d’innovation dans les systèmes alimentaires. Cette hybridation s’appuie sur les territoires locaux tout en articulant différents espaces d’actions et d’échelles géographiques. Mathilde Cronier, Philippe Fleury et Emmanuel Raynaud en proposent une lecture originale à partir d’une collection de cinq cas de « SYAM » dont ils analysent les implications en termes d’arrangements socio-spatiaux. L’objet « local » y est labile ; c’est plutôt une éthique de la distance qui s’y déploie. Le raisonnement stratégique sur les lieux d’approvisionnement et de consommation est le produit d’un processus réflexif : faire sens, fédérer les acteurs et assurer une viabilité des initiatives sont de nouvelles modalités d’action de ces systèmes alimentaires multi-échelles. Ces transitions sont donc réelles dans leur reconfiguration de l’organisation des espaces et des acteurs. Par suite, le régime sociotechnique conventionnel évolue de manière incrémentale, en augmentent la diversité des possibles des systèmes alimentaires territoriaux ancrés à des degrés divers dans le « local ».
16Les transitions alimentaires se déploient à travers différentes pratiques sociales et spatiales, faisant coexister échelles et réseaux d’acteurs. Sur l’entrée par les acteurs, le texte de Magali Hulot apporte un éclairage souvent peu abordé dans la littérature sur les changements des pratiques sociales relatives aux transitions alimentaires, celui des productrices et producteurs eux-mêmes. Les pratiques alimentaires sont souvent abordées à l’aune des consommateurs (Dubuisson-Quellier et Plessz, 2019 ; Vanderbrouck et Delfosse, 2019) plus que part les acteurs agricoles qui sont pourtant au cœur des actes de produire et des réseaux de commercialisation. L’auteur montre comment les ménages agricoles participent aux processus de transition alimentaire à travers leurs « assiettes ». Leurs modes d’approvisionnement procèdent de rupture dans la trajectoire de leurs exploitations et relèvent de différents ancrages territoriaux : de l’entre-soi vers des réseaux plus élargis inscrits à différentes échelles géographiques ; du domestique, local et urbain. Ce faisant, ces pratiques montrent la « pénétration » des enjeux de transition alimentaire dans les espaces du quotidien des acteurs agricoles en périurbain, avec un retour vers la consommation de produits frais, des transactions non marchandes en proximité mais avec, à l’exemple de la société urbaine, un net clivage autour des modèles d’agriculture biologique qui bouleversent l’imaginaire de la modernité chez certains agriculteurs. De fait, les processus d’hybridation, de circulation et de coexistence des modèles alimentaires sont aussi observables à cette fin des pratiques sociales et spatiales autour de l’alimentation des ménages agricoles.
17Dans la seconde série de contributions, quatre textes abordent la participation des acteurs locaux, de la société civile entres autres, sur les chemins de transition des systèmes alimentaires territoriaux.
18A partir d’un état de l’art des travaux sur les dynamiques de transition portés par des acteurs de la société civile, Marie Houdart propose une grille d’analyse des différentes dimensions en jeu dans l’engagement de ces acteurs dans les transitions alimentaires. Elle relève un large éventail de modalités de participation des citoyens aux transformations agricoles et alimentaires dans les territoires, que ce soit de l’ordre de l’engagement avec des acteurs du marché, de la contribution à la régulation politique des activités sociales, l’accompagnement des transformations dans les territoires ou plus largement de la participation à des démarches de politiques publiques territoriales. En pratique, une telle grille de lecture s’avère utile et reproductible pour saisir les facteurs ou les conditions de la participation de ces acteurs clés aux processus de changement. Ce sont autant de leviers dont l’action publique peut se saisir pour activer, amplifier le potentiel citoyen dans les territoires, pour un changement d’échelle d’action et d’impact sur les processus de transitions alimentaires. Ces conditions sont au nombre de trois : le sens de l’action conduite et sa légitimité d’alternative à l’existant, sa gouvernance avec un appui à la fois sur des dynamiques d’interaction en interne favorisant des apprentissages et de consolidation des réseaux en externe, et enfin, la dimension spatiale des engagements citoyens, qui implique des formes d’appropriations et de capacités d’action différentielles suivant les contextes.
19La proposition de Claire Lamine et ses co-auteurs, eux-mêmes parties prenantes du territoire analysé et accompagné, revient sur une construction collective autour de la trajectoire de transformation agricole et alimentaire d’un territoire en sud Ardèche. Les visions des transitions n’étant pas toujours convergentes, il convient de prendre en compte les processus initiés lors de la construction et la qualification des dynamiques passées et des enjeux associés. Cette étape est incontournable pour mettre en discussion différentes visées et les tensions sous-jacentes pour réussir collectivement les chemins de transition souhaitables. La reconnaissance de telles tensions, l’existence de débats et de controverses autour des modèles et leur coexistence, génèrerait ainsi des processus de reconnaissance mutuelle entre acteurs et modèles, qui permettent des formes de création et d’innovation (ex. manifeste pour la transition, un conseil local de l’alimentation) qui requestionnent les échelles de ces transitions.
20L’article de Fabienne Barataud et Xavier Coquil explicite à partir d’une étude de cas dans la plaine vosgienne autour de Mirecourt, les implications d’un processus de changement visant le développement d’une alimentation saine, locale et durable qui tienne compte à la fois d’ambitions écologiques, de justice sociale et d’une visée transformatrice. C’est un processus participatif réunissant acteurs locaux et de la recherche dans la construction d’un projet expérimental où les rôles des uns et des autres sont revisités. Trois dimensions se révèlent importantes à partir de l’exemple développé : (i) un « faire communauté » dans un espace commun fait de flux et d’interactions à la fois matérielles et sociales autour de la reconnexion entre agriculture et alimentation ; (ii) le droit à l’expérimentation d’innovations, respectant des valeurs de partage et de confiance au sein d’une communauté d’intérêt et d’action dont les contours peuvent changer ; (iii) la dimension politique d’un engagement fondé sur des valeurs comme la coopération, la solidarité et la capacité à l’initiative. Dans ce sens, cette dynamique crée un espace de résistance aussi bien qu’elle construit de nouvelles capacités d’action chez les acteurs parties prenantes. L’exemple proposé donne ainsi à voir les contours d’une transformation dans le système alimentaire local que l’on peut relire d’ailleurs, au prisme de la grille d’analyse proposée plus tôt par Marie Houdart.
21Les points convergents entre ces deux dernières contributions sont leur inscription dans des démarches de recherche participatives et impliquées qui constituent une modalité nouvelle et que l’on pourrait voir comme incontournable pour documenter au plus fin, et construire des dynamiques de transformation profonde des systèmes agri-alimentaires territorialisés. La question n’est pas neutre et appelle un effort conjoint entre recherche située et dynamiques collectives locales pour construire des trajectoires de transformation radicale. Plusieurs projets de recherches participatives s’appliquent aujourd’hui à construire un commun autour de ces processus tout en interrogeant les postures, les épistémès et les méthodologies, ainsi que les limites de l’exercice.
22L’ensemble des textes interroge une notion en filigrane, celle du changement d’échelle des initiatives alternatives et leur capacité à « faire transition » vers des systèmes alimentaires justes et durables. Pour Elodie Valette, Olivier Lepiller & Veronica Bonomelli, raisonnent ainsi une dimension encore peu mobilisée dans la littérature scientifique autour de l’analyse de l’impact des innovations alimentaires urbaines sur la transformation des systèmes alimentaires. A partir de deux études de cas, l’une sur un supermarché coopératif, l’autre sur un programme de restauration collective, ils explorent au plus fin les diverses modalités de changement d’échelle (scaling up, scaling out et scaling deep) déployées par ces alternatives et leur ancrage territorial. Chaque forme de changement d’échelle traduit des processus soit de massification, soit de diffusion, soit de changement des valeurs largement documentés par la littérature mais qui restent inattentifs aux conditions territoriales des transitions. L’ancrage territorial du changement d’échelle pour les transitions territoriales se traduit alors par l’articulation des actions et des innovations à l’échelle territoriale suivant une logique multi-acteurs, spatialisée, multi-sectorielle et multidimensionnelle. En tenir compte, c’est reconnaître la nécessité d’approches transversales et intégrées, attentives aux spécificités locales, à des échelles territoriales en redéfinition continue.
23Ce premier numéro a permis d’éclairer sous un angle nouveau les recherches sur la thématique des transitions alimentaires. Les articles proposés ont une visée démonstrative et reproductible, dont certains éléments seront en écho dans le second numéro à paraître.
Bibliographie
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DOI : 10.4000/bagf.5903
Notes
1 Le city-region food system est considéré comme le bassin de production de proximité (rayon approximatif de 100 kms).
Pour citer cet article
Référence électronique
Salma Loudiyi, Christine Margetic et Camille Dumat, « Pour des transitions alimentaires ancrées dans les territoires : nouvelles questions et perspectives de recherches (partie 1) », Géocarrefour [En ligne], 96/3 | 2022, mis en ligne le 02 janvier 2023, consulté le 14 janvier 2023. URL : http://journals.openedition.org/geocarrefour/21006 ; DOI : https://doi.org/10.4000/geocarrefour.21006
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